BNP Paribas face à la décolonisation : des indépendances au redéploiement international
La parole aux chercheurs
À propos de l’auteur

Simon Bittmann est chercheur CNRS au sein du laboratoire IRISSO de l’Université Paris-Dauphine.
Il travaille sur l’histoire mondiale du capitalisme et ses évolutions tout au long du XXe siècle. Ses recherches actuelles portent sur l’économie politique de la décolonisation ainsi que sur l’héritage du capital colonial français.

Références de l’article :
- Télégramme diplomatique, ambassade de France au Maroc à la DREE, 26 janvier 1959, Archives du ministère des Affaires étrangères, 24QO1211. ↩︎
- Accord entre la BPPB — Jean Reyre — et le gouvernement marocain — Driss Slaoui, ministre des Finances — relatif au rachat de la Compagnie des chemins de fer du Maroc, de la Compagnie des chemins de fer du Maroc occidental et d’Énergie électrique du Maroc, Rabat, 15 février 1963, Archives historiques BNP Paribas, 11AH369. ↩︎
- Archives de la Compagnie Lyonnaise de Madagascar, Fonds Histoire et Archives BNP Paribas, 21CABET279 ; Archives de la Compagnie générale de participations et d’entreprises, ex-CGC, Archives historiques BNP Paribas, 11AH3538. ↩︎
- Note SCOA-CEGEPAR, 31 mai 1972, Fonds Histoire et Archives BNP Paribas, 11AH169 ; rapport sur l’évaluation des actions de la SCOA, Wisner, 29 mai 1968, Archives historiques BNP Paribas, 11AH1689. ↩︎
- Compte rendu de réunion à la BPPB, 12 novembre 1956, entre les représentants de la CGC, des Grands Travaux de Marseille, de la Société générale d’entreprises et de Fougerolle, dossiers CEGEPAR, Archives historiques BNP Paribas, 11AH3538. ↩︎
- Note de la CEGEPAR pour la BPPB concernant la restructuration, 15 octobre 1971, CEGEPAR, Archives historiques BNP Paribas, 11AH3544. ↩︎
- Note SCOA-CEGEPAR, 31 mai 1972, Archives historiques BNP Paribas, 11AH169. ↩︎
- Procès-verbal de réunion du conseil d’administration, 30 mars 1971, Archives du Crédit agricole, DEEF74003. ↩︎
- Télégramme diplomatique, 8 décembre 1976, Archives du ministère des Affaires étrangères, 337QONT134 ↩︎
- Télégramme diplomatique, 19 juin 1975, Archives du ministère des Affaires étrangères, 337QONT99 ↩︎
- « Point sur l’indemnisation des entreprises nationalisées à Madagascar », note de la direction du Trésor, 6 mars 1979 ; Service des archives économiques et financières, B0077365 ↩︎
L’émergence de nouveaux Etats politiquement indépendants transforme les cadres dans lesquels la Banque de Paris et des Pays-Bas avait développé une partie de ses investissements dans l’empire colonial. La fin des empires ne provoque pas une rupture économique immédiate et uniforme : elle ouvre une période de réorganisation, de négociation plus ou moins conflictuelle, et de redéploiement. Ce cas donne à voir la manière dont des positions économiques héritées de la période coloniale sont par endroits conservées, à d’autres, intégrées, au sein une géographie plus large de l’investissement international.
Les actifs de la Banque de Paris et des Pays-Bas
À la veille des indépendances, la Banque de Paris et des Pays-Bas (BPPB) représente, avec le groupe Suez, l’un des principaux groupes d’affaires français implanté dans l’Empire. Pour se limiter aux entreprises directement sous le contrôle de la Banque, son portefeuille repose sur trois principaux véhicules.
La Compagnie générale du Maroc (CGM), fondée en 1912, regroupe les principales participations détenues dans le Protectorat marocain et trouve son origine dans le rôle joué par la BPPB dans l’émission et l’administration de la dette marocaine, lorsque la mise sous tutelle politique ouvrit la voie à des investissements diversifiés. La Compagnie générale des colonies (CGC), créée en 1920, constitue quant à elle la principale société d’investissement dans les territoires de l’Empire hors Maroc. Plantations, mines, commerce, infrastructures ou immobilier : la CGC est avant tout implantée en Indochine, à Madagascar, et en Afrique de l’Ouest.
Ensuite, pour les opérations de plus grande envergure, telles que le rail ou les banques coloniales, des sociétés spécifiques furent créées à partir de concessions accordées par l’État, selon un mode d’organisation caractéristique de cette période.
Enfin, en 1957, la Compagnie financière pour l’outre-mer (COFIMER) vient compléter cet ensemble. Créée dans le sillage des grands plans d’équipement d’après-guerre, cette holding a pour objectif d’investir dans de grands projets miniers et industriels, en particulier en Afrique. Son développement bénéficie de dispositifs mis en place par l’État, notamment une garantie de dividendes pendant dix ans et une exonération de l’impôt métropolitain sur les sociétés. Ces mesures visent à encourager l’engagement de capitaux privés qui doivent prendre en partie le relai d’un investissement public davantage exposé aux évolutions politiques à venir, dans des secteurs considérés comme stratégiques pour l’approvisionnement en matières premières.
Les indépendances : du repli à l’adaptation
Bien plus qu’une coupure nette, la décolonisation représenta un processus complexe et hétérogène pour les intérêts bancaires, l’indépendance politique restant relativement découplée des questions de souveraineté économique à court terme. Cette période fut pour partie faite de réorganisations stratégiques et anticipées, pour partie le produit d’improvisations contraintes, avec comme souci de minimiser les coûts de la transition. Enfin, les gouvernements des nouveaux États indépendants jouèrent un rôle central dans ces évolutions, redéfinissant les conditions d’accès aux marchés, aux infrastructures ou aux ressources précédemment sous contrôle colonial.
Le Maroc : négocier la souveraineté économique
Le Maroc constitue un exemple particulièrement éclairant de ces transformations.
En janvier 1959, les discussions relatives à la création de Bank Al-Maghrib témoignent de la volonté des autorités marocaines de reprendre le contrôle de l’émission monétaire. Selon un télégramme diplomatique de l’ambassade de France au Maroc à la DREE, daté du 26 janvier 1959, le ministre de l’Économie nationale, Abderrahim Bouabid, présente cette nationalisation comme une « reconversion » accompagnée d’une compensation pour les actionnaires internationaux.1
Quelques années plus tard, les mêmes questions se posent au sujet des infrastructures, dont beaucoup restent sous le contrôle de la BPPB. En 1963, un accord est conclu entre Jean Reyre, directeur général de la banque, et Driss Slaoui, ministre marocain des Finances, concernant le rachat de la Compagnie des chemins de fer du Maroc, de la Compagnie des chemins de fer du Maroc occidental et d’Énergie électrique du Maroc. Il est alors acté qu’une partie des indemnités versées aux actionnaires doit être réinvestie sur place, dans les secteurs touristiques et miniers.2
Ces dossiers illustrent la manière dont l’indépendance conduit dans ce cas à redéfinir les relations économiques entre les nouveaux États souverains et les investisseurs étrangers : au Maroc, certaines des positions coloniales ont pu être reconverties, en discussion avec des gouvernements d’orientation libérale, dans des secteurs considérés comme stratégiques pour le développement national.
Commerce et travaux publics face à de nouveaux marchés
Le secteur de la traite commerciale, central pour les affaires de la BPPB en Afrique française, figure parmi les plus rapidement affectés par les transformations de l’après-indépendance. Le terme désigne ici l’ancien modèle d’échanges reposant sur des comptoirs et factoreries : des produits locaux — arachides, café, cacao, etc. — étaient échangés contre des marchandises importées, comme le vin, les tissus, le riz ou des produits manufacturés.
Outre la chute des prix des matières premières, la révision des règles fiscales et l’application du Code du travail à partir de 1956 réduisent fortement les marges des entreprises. Les anciennes maisons de commerce font aussi face à une concurrence accrue avec des commerçants locaux ou issus de réseaux des Suds globaux, implantés de longue date, notamment syro-libanais en Afrique de l’Ouest, ou indiens et chinois à Madagascar.3
Lorsque la BPPB prend le contrôle de la Société commerciale de l’Afrique occidentale (SCOA) en 1969, elle hérite ainsi d’un réseau dont le fonctionnement évolue rapidement. Les points de vente sont regroupés dans les centres urbains et les activités se développent dans de nouveaux secteurs : automobile, quincaillerie, mobilier, gramophones ou produits de consommation. Une note interne de 1972 souligne ainsi que l’entreprise conserve encore une « image de marque trop nettement commerciale qui prête le flanc à certaines critiques politiques », pointant le passé contesté de cette structure d’échange inégale.4
Dans le secteur des travaux publics, les évolutions sont comparables. En 1956, les entreprises réunies dans le cadre de la CGC constatent que les appels d’offres ont désormais pris le pas sur les marchés de gré à gré et que la concurrence internationale s’intensifie. Les opérateurs doivent adapter leurs pratiques à un environnement économique plus ouvert, marquant la fin du pré-carré.5
Concentration bancaire et redéploiement international
Ces évolutions sont également à replacer dans le cadre d’une restructuration plus globale du secteur bancaire métropolitain.
Les lois Haberer-Debré de 1966-1967 déspécialisent les activités bancaires en décloisonnant partiellement la séparation établie en 1945 entre banques d’affaires et banques de dépôts. Elles marquent un retour de la « banque à tout faire » et initient un mouvement de concentration plus général, qui concerne aussi une partie des investissements post-coloniaux.
Cette toile de fond s’articule autour de la montée en puissance de la Compagnie financière de Paris et des Pays-Bas, créée en 1968 sous l’impulsion de Jean Reyre. Cette société holding regroupe les activités de l’ancienne banque, réorganisées en quatre filiales, avec l’ensemble des participations issues des anciennes activités coloniales alors placées sous la tutelle des participations industrielles, au sein de l’« Omnium de participations financières et industrielles ».
Cette réorganisation va de pair avec la nécessité de repenser ce que la BPPB nomme, dans une note de la CEGEPAR du 15 octobre 1971, le « modèle historique et colonial » de différentes branches d’activités, notamment le commerce, l’agro-industrie et les infrastructures, substituant une approche plus diversifiée et financière (sectorielle et géographique) à une préférence par défaut pour les ex-colonies.6
Au tournant des années 1970, la BPPB opte ainsi pour un regroupement entre la SCOA et CEGEPAR, qualifiées dans une note du 31 mai 1972 de « deux centres de décisions contrôlés par la Banque pour les affaires d’Outre-mer ». Cet ensemble inclut également l’Omnium nord-africain, holding restructuré correspondant à l’ancienne Compagnie générale du Maroc. Les différentes branches anciennement spécialisées dans les placements coloniaux se retrouvent ainsi progressivement intégrées verticalement dans l’organisation plus large des participations financières.7
La même période voit aussi la création, en 1971, de la Compagnie de gestion d’investissements internationaux (COGEI), pendant de la COFIMER pour les pays dits « développés ». Les investissements sont désormais pensés dans une perspective plus large, qui ne se limite plus aux anciennes zones d’implantation françaises, où un nombre croissant de positions sont menacées d’expropriation, notamment au sein des intérêts miniers de la COFIMER.8
Madagascar : minimiser les pertes en actifs
Enfin, dans d’autres cas, comme celui des nationalisations bancaires à Madagascar, la confrontation entre la Banque et un gouvernement post-colonial fut nettement plus directe, conduisant à un repli forcé. Au milieu des années 1970, la BPPB reste le principal acteur privé bancaire dans l’île, à travers la Banque de Madagascar et des Comores, la Banque pour le commerce et l’industrie de Madagascar, filiale de la BNCI, et une participation importante au sein de la Banque malgache d’escompte et de crédit. Suite à la nationalisation promulguée brutalement le 16 juin 1975, des négociations extrêmement tendues s’ouvrent alors, médiées par la diplomatie française et les organisations internationales, alors que « l’ensemble des besoins d’indemnisation excéd[e]nt la capacité des avoirs malgaches ».9
Face aux faibles indemnisations proposées par le gouvernement socialiste de Didier Ratsiraka, la BPPP décide de suspendre la garantie des crédits documentaires, « exigés par les exportateurs qui approvisionnent la Grande Île », une dépendance directement issue de l’ère coloniale. Dans différentes notes, les conseillers de l’Ambassade disent craindre des « restrictions draconiennes » et des « ruptures de stocks » pour des produits de première nécessité, conduisant le gouvernement à nouer des nouvelles relations avec des banques étatsuniennes (Chase et First National), mais aussi algériennes et roumaines.10
Une compensation est finalement actée quatre années plus tard, jugée comme « équitable » mais pour des montants relatifs bien supérieurs que dans les autres situations d’expropriation. A Madagascar, de mauvaises relations politiques ainsi que les faibles perspectives de développement ont conduit la Banque à durcir ses positions, préférant laisser la place à des concurrents internationaux afin de maximiser les compensations liées aux pertes d’actifs.11
Une nouvelle géographie économique
À travers les archives de la BPPB, les indépendances apparaissent ainsi moins comme un moment de rupture que comme une période de recomposition, avec une diversité de trajectoires nationales, allant de transitions négociées à des conflits plus frontaux. Si la Banque cherche naturellement à limiter ses pertes en capital à court terme, l’échelle de référence a profondément changé au début des années 1970.
L’horizon n’est plus celui des anciens empires : il devient celui d’une économie mondiale davantage financiarisée, dans laquelle la gestion des risques, y compris politiques, prend progressivement le pas sur les anciennes logiques territoriales. Dans ce cadre, le modèle de filiales spécialisées dans les « outre-mer » laisse la place à une approche centralisée, participant d’une concentration bancaire caractéristique de la période.
Selon les secteurs, les entreprises et les pays concernés, certaines participations sont maintenues, jamais coûte que coûte, d’autres réorganisées, d’autres abandonnées : toutes participent à une redéfinition des activités anciennement coloniales, au sein d’économies nationales œuvrant vers leur souveraineté et s’orientant vers de nouveaux domaines de consommation.
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