Les banques ancêtres de BNP Paribas dans la Guerre froide

Mise à jour le : 18 Juin 2026
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© Céline Pernot-Burlet
© Céline Pernot-Burlet

Après 1945, la reconstruction de l’ordre international ne débouche pas sur un monde pacifié, mais le divise en deux blocs. D’un côté, les États-Unis et leurs alliés ; de l’autre, l’Union soviétique et les pays socialistes. L’Europe devient l’un des principaux terrains de cette confrontation politique, militaire et idéologique, qu’on appelle Guerre froide, terme popularisé par George Orwell en 1945. Mais cette division n’interrompt pas les échanges économiques entre l’Ouest et l’Est. Ils sont encadrés, négociés et transformés, mais bien réels.

Un monde fermé, mais pas immobile

Les archives historiques du groupe BNP Paribas permettent d’observer cette réalité concrète. Elles racontent une autre histoire de la Guerre froide : non seulement celle des crises diplomatiques, mais aussi celle des accords commerciaux, des crédits, des garanties, des expositions, des missions professionnelles et des paiements internationaux.

À partir de 1947, la rivalité entre les deux blocs structure durablement les relations internationales. À l’Ouest, les économies européennes s’organisent autour de l’économie américaine, dans le cadre des institutions de Bretton Woods et de la coopération européenne. A l’Est, l’URSS consolide un modèle politique et économique planifié, déployé autour du COMECOM, le Conseil d’assistance économique mutuelle, puis du pacte de Varsovie en 1955.  

Les grandes crises de la période marquent les esprits : le blocus de Berlin, la guerre de Corée, l’insurrection hongroise de 1956, la construction du mur de Berlin en 1961 ou encore la crise de Cuba en 1962, qui place le monde au bord de la guerre nucléaire.

Pourtant, derrière ces tensions, les relations économiques se poursuivent.

Les échanges franco-soviétiques s’inscrivent même dans un cadre négocié sur plusieurs années.

Un accord commercial bilatéral à long terme est signé pour la première fois entre la France et l’URSS en 1953, puis en 1958 pour la période 1960-1962. Il est complété par des protocoles additionnels à partir de 1962.

Cette continuité est essentielle. Elle montre que les relations commerciales ne reprennent pas seulement au coup par coup, malgré les crises. Elles s’appuient sur des accords suivis, administrés et prolongés. Même après la construction du mur de Berlin en 1961, et quelques mois avant la crise de Cuba, les achats soviétiques de biens d’équipement français restent un sujet d’observation et de négociation.

La Guerre froide ne supprime donc pas les échanges avec l’Est. Elle les transforme en opérations politiques, administratives et financières.

Pourquoi commercer avec l’adversaire ?

Maintenir le contact

Ces relations répondent à des intérêts réciproques. Pour les économies socialistes, les importations occidentales permettent d’accéder à des technologies, à des équipements et à des savoir-faire utiles au développement industriel. Pour les entreprises françaises, les marchés de l’Est offrent des débouchés importants, souvent dans des secteurs où les contrats sont lourds et coûteux.

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Mais vendre à l’Est suppose aussi d’entretenir des contacts. Les liens ne passent pas seulement par les accords commerciaux ou les grands contrats. Ils se nouent dans des espaces de rencontre : expositions, missions techniques, sociétés commerciales, bureaux d’études, représentants industriels et intermédiaires bancaires.

L’Exposition française de Moscou, organisée à l’été 1961, illustre cette diplomatie commerciale. Elle présente en Union soviétique une image de la France moderne, industrielle, technique et scientifique. Une exposition de ce type est une vitrine, mais aussi un lieu de prospection. Les entreprises y montrent leurs produits ; les responsables soviétiques y repèrent des fournisseurs ; les intermédiaires y consolident des relations.

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(Coupure de presse, 27 juillet 1961, L’exposition française de Moscou, Archives historiques BNP Paribas, 12AH546)

Les milieux d’affaires cherchent à organiser cette prospection de façon méthodique. En juillet 1961, une note adressée par J. A. Goldshmidt & Cie, maison de négoce internationale, à la Banque de Paris et des Pays-Bas évoque la collaboration multilatérale dans la vente de biens d’équipement. Elle insiste sur la nécessité de coordonner industriels, organismes commerciaux et banques pour répondre aux besoins des marchés de l’Est.

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(J. A. Goldschmidt & Co, Lettre du 12 juillet 1961, Archives historiques BNP Paribas, 12AH532)

La Pologne offre un autre exemple. Des documents sur les sociétés commerciales franco-polonaises mentionnent des projets concernant des locomotives, des ponts, des installations industrielles, du matériel agricole ou des bureaux d’études. Derrière ces opérations apparaissent des ingénieurs, des commerciaux, des techniciens, des banquiers : tout un monde professionnel qui maintient des relations de travail entre les deux blocs.

Tous ces contacts entretenaient une forme de continuité dans un monde divisé. Mais il fallait transformer ces relations en opérations concrètes.

Le crédit, condition de la vente

Dans ces échanges, la question du financement est décisive. La compétitivité ne dépend pas seulement de la qualité d’une machine ou d’une installation. Elle repose aussi sur les conditions financières : durée des crédits, délais de paiement, garanties publiques ou bancaires, assurance-crédit, modalités de règlement.

Vendre une usine ou un équipement lourd à l’Union soviétique ou à un pays de l’Est suppose souvent d’accorder des délais de paiement. Le crédit devient donc un instrument du commerce extérieur. Il est aussi un levier d’influence.

Un document de mai 1965 sur les crédits accordés aux pays de l’Est compare les pratiques françaises à celles d’autres pays occidentaux, notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et les Pays-Bas. Cette comparaison montre que la concurrence ne se joue pas seulement entre Est et Ouest. Elle existe aussi entre partenaires occidentaux, chacun cherchant à proposer les conditions les plus attractives pour remporter des marchés.

(Crédits accordés aux pays de l’Est par les pays occidentaux, Archives historiques BNP Paribas, 12AH546)

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Les banques occupent ici une place centrale. Elles structurent les prêts, organisent les paiements, accompagnent les entreprises et évaluent les risques. Elles doivent tenir ensemble plusieurs logiques : soutenir les exportations, rester prudentes, tenir compte du contexte politique et sécuriser le remboursement.

Garantir dans un monde incertain

Financer une opération avec un pays de l’Est ne consiste pas seulement à prêter de l’argent. Il faut aussi savoir si les paiements pourront être transférés, si les monnaies resteront convertibles, si le contexte politique permettra l’exécution du contrat.

Les dossiers relatifs aux garanties d’investissement montrent l’importance de ces préoccupations : risque de transfert, risque de change, couverture des investissements à l’étranger. La prudence bancaire change d’échelle. Elle ne porte plus seulement sur un client ou un projet, mais aussi sur un pays, une devise, un cadre diplomatique.

Les archives témoignent de l’important travail d’analyse mené par les banques. Les échanges avec l’Est sont suivis par des notes, des tableaux, des statistiques et des comptes rendus. Ces documents ne sont pas de simples pièces administratives : ils servent à comprendre les marchés, mesurer les risques et préparer les décisions.

Un compte rendu du 12 mars 1963 analyse par exemple plusieurs espaces — URSS, Pologne, RDA, Yougoslavie, Chine — selon leurs caractéristiques propres. Cette approche montre que le bloc de l’Est n’est pas perçu comme un ensemble uniforme. Chaque pays, chaque secteur, chaque opération appelle une lecture spécifique.

Dans un monde incertain, l’information devient ainsi un outil stratégique. Les banques et les entreprises doivent connaître les besoins industriels, les conditions de crédit, les cadres réglementaires et les équilibres politiques pour agir avec prudence.

Les banques deviennent ainsi des acteurs de sécurisation. Elles ne décident pas seules de la politique commerciale, mais elles rendent les opérations possibles. Elles financent, garantissent, comparent, informent et accompagnent.

Une continuité sous contrainte

Au regard des relations bancaires, la Guerre froide apparaît moins comme une scission absolue que comme un régime de circulation contrôlée. Les tensions politiques ne font pas disparaître les échanges ; elles en transforment les conditions.

Ces formes de contact montrent que la coupure Est-Ouest n’a jamais été totale. Elle a produit un monde d’échanges surveillés, où les liens étaient maintenus à condition d’être négociés, encadrés et sécurisés.

Cette continuité sous contrainte annonce déjà les évolutions des décennies suivantes, marquées par les grands contrats, la détente commerciale et l’intensification progressive des relations économiques Est-Ouest.


Aller plus loin

  • BADEL Laurence, Diplomatie et grands contrats, 2020.
  • KOTT Sandrine, Organiser le monde : une autre histoire de la guerre froide, 2021.
  • REY Marie-Pierre, La détente franco-soviétique et les relations économiques et financières, 1993.
  • VINOGRADOV B., Les entreprises françaises en Union soviétique, Histoire, économie & société, 2023.

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