Les banques ancêtres de BNP Paribas dans la reconstruction de l’ordre international (1945-1950)
De la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 1950, un nouvel ordre international se met en place. Son ambition est claire : assurer la paix, restaurer la stabilité monétaire, rouvrir les échanges et fournir à l’Europe les moyens matériels de sa reprise. Les banques ancêtres de BNP Paribas suivent de près ces transformations et participent directement à la remise en marche des paiements, du crédit et de l’investissement. Les archives qu’elles ont laissées permettent d’en suivre les analyses et les traductions opérationnelles.

« L’Europe gît en ruines. Ses villes sont détruites, ses économies désorganisées, ses populations menacées par la misère. »
— George C. Marshall, discours de Harvard, 5 juin 1947
Un nouvel ordre international prend forme
L’Europe sort de la Seconde Guerre mondiale en ruines. Elle doit se relever, mais aussi retrouver un cadre de stabilité politique, monétaire et économique. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de reconstruire, mais de refonder un nouvel ordre international.
La première étape de cette reconstruction est politique.
La création de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1945 répond à une leçon tirée de la première moitié du XXe siècle : la paix ne peut plus reposer sur les seuls équilibres diplomatiques traditionnels. L’échec de la Société des Nations (SDN), la violence de la guerre et l’ampleur des destructions imposent la mise en place d’un cadre politique nouveau. Signée à San Francisco le 26 juin 1945 et entrée en vigueur le 24 octobre de la même année, la Charte des Nations unies fixe cette ambition : maintenir la paix, favoriser la coopération entre les États et organiser un ordre international plus stable.
Mais une paix durable ne peut être dissociée de la stabilité économique.

Bretton Woods : sans monnaie stable, pas de reconstruction durable

Avant même la fin du conflit, les Alliés cherchent à éviter le retour des désordres monétaires et commerciaux des années 1930. En juillet 1944, quarante-quatre pays se réunissent à Bretton Woods, aux États-Unis, pour jeter les bases d’un nouveau système monétaire international. Les accords conclus instaurent des parités fixes mais ajustables entre les monnaies, arrimées au dollar américain, lui-même convertible en or.
Deux institutions majeures naissent de cette conférence : le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), future Banque mondiale. L’objectif est de prévenir les dévaluations en chaîne, de restaurer la confiance et de favoriser la reprise des échanges.
En 1946, la Banque de Paris et des Pays-Bas suit de près cette reconfiguration : « La stabilisation des parités monétaires apparaît comme la condition préalable à la reprise normale des échanges commerciaux. L’incertitude monétaire demeure l’un des principaux obstacles au rétablissement des relations économiques internationales. » (Archives historiques BNP Paribas, 11AH1217)
Les milieux bancaires ne se contentent pas d’enregistrer la nouvelle donne monétaire : ils en perçoivent très tôt les implications concrètes pour le commerce international.
Stabiliser les monnaies ne suffit pas, il faut aussi faciliter la circulation des marchandises. C’est l’objectif du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), signé en 1947.

Le dollar gap, ou l’impasse de la reconstruction
Ce nouvel ordre monétaire ne résout pourtant pas les difficultés immédiates de l’Europe. Pour redémarrer, des économies encore profondément désorganisées doivent importer des machines, des matières premières, du charbon, du pétrole, parfois même des denrées alimentaires. Or ces achats se règlent en dollars, et les dollars manquent.
À la fin des années 1940, les États-Unis détiennent près des deux tiers des réserves mondiales d’or, tandis que les pays européens souffrent d’un manque aigu de devises. Cette pénurie, appelée le dollar gap, constitue l’un des principaux freins à la reconstruction.
Une note des Études économiques de la Banque de Paris et des Pays-Bas, en 1946, en souligne les effets très tangibles :

« L’insuffisance des disponibilités en devises fortes limite actuellement les possibilités d’importation nécessaires à la reconstruction industrielle. Les entreprises se trouvent ainsi dans l’impossibilité de se procurer certains équipements indispensables à la remise en marche de la production. »
— Études économiques de la Banque de Paris et des Pays-Bas, 1946, Archives historiques BNP Paribas, 11AH1217
La contrainte monétaire se traduit, concrètement, en blocages industriels, en retards d’équipement et en difficultés d’approvisionnement.
Comment rebâtir sans disposer des dollars nécessaires pour payer ? C’est cette contradiction que le plan Marshall va chercher à résoudre.
Un plan Marshall pour financer la reconstruction

Annoncé en 1947 et mis en œuvre entre 1948 et 1952, le plan Marshall répond directement à la pénurie de dollars qui freine la reprise européenne.
Il donne aux pays bénéficiaires les moyens d’importer les ressources indispensables à la remise en marche de leur économie : 13 milliards de dollars pour l’Europe occidentale, dont près de 2,7 milliards pour la France. En France, cette aide prend forme dans l’accord de coopération économique signé avec les États-Unis le 28 juin 1948 pour l’application du programme de relèvement européen.
Les crédits financent des importations prioritaires. Leur répartition est coordonnée à l’échelle européenne par l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), afin d’articuler les programmes nationaux d’importation et les besoins de la reconstruction industrielle.
Les banques ancêtres de BNP Paribas en première ligne
Une fois les moyens de paiement partiellement rétablis, la reconstruction prend une forme plus opérationnelle. Les flux traduisent ses priorités.
Au cours du premier semestre d’application, d’avril à septembre 1948, près de 1,93 milliard de dollars sont engagés, principalement pour les matières premières et les produits industriels — charbon, pétrole, machines-outils, équipements industriels — ainsi que pour les approvisionnements alimentaires. La France en reçoit environ 473 millions de dollars.
Les banques jouent un rôle central dans ce dispositif. En ouvrant les crédits, en sécurisant les paiements et en mettant les financements en œuvre, elles assurent la traduction concrète de l’aide. Accompagnant l’accord de coopération économique, un mémorandum relatif au financement des achats de matériels américains issu des Archives historiques BNP Paribas (11AH1210) rappelle que l’objectif est de « faciliter […] l’utilisation des courants économiques privés. » Les dossiers conservés permettent d’en suivre la mise en œuvre concrète : achats de matériel américain, hiérarchisation des besoins, montages financiers et organisation des règlements.
La reconstruction ne dépend donc pas seulement des États ou des institutions internationales. Elle passe aussi par l’action des établissements financiers, qui rouvrent les circuits de paiement, mobilisent les fonds et soutiennent la reprise des investissements.
Rétablir les paiements, rouvrir les circuits bancaires
Des mécanismes de paiement intereuropéens — compensation des soldes, droits de tirage — sont mis en place afin de relancer les échanges sans dépendre exclusivement du dollar. Ils contribuent ainsi à structurer un espace économique plus cohérent à l’échelle de l’Europe occidentale.
Les fiches d’investissement utilisées par les banques montrent la mise en œuvre concrète de cette politique : suivi des projets, structuration des financements, anticipation des besoins en devises.
Elles permettent de saisir la reconstruction non seulement comme un cadre diplomatique ou financier, mais comme une suite d’opérations examinées et suivies dossier par dossier.
Ces financements s’inscrivent dans un espace économique élargi. Une partie de la contre-valeur de l’aide est mobilisée pour des investissements hors métropole — infrastructures, équipements miniers, électrification — notamment en Afrique du Nord et dans les territoires d’outre-mer. Le plan Marshall contribue ainsi à restructurer non seulement l’économie européenne, mais aussi les circuits économiques liés à son espace d’influence.
Parallèlement, les banques ancêtres de BNP Paribas œuvrent au rétablissement de leurs réseaux bancaires internationaux pour relancer les échanges financiers et soutenir la reprise économique et commerciale. La Banque de Paris et des Pays-Bas renoue avec ses correspondants étrangers : Londres, New York, Bruxelles ou Genève redeviennent des centres essentiels. Des circulaires de la BNCI permettent d’observer le rétablissement des liens bancaires au plus près des places et des interlocuteurs, comme celle du 12 novembre 1947, 101e modification à la liste des correspondants France et Union Française. Le 7 mars 1947, la BNCI crée la British and French Bank, banque franco-britannique régie par la législation britannique, lui permettant d’assurer des moyens sur les opérations de change que la législation française ne lui donne pas et que les banques étrangères en Angleterre ne sont pas en mesure de se procurer.


Le plan Marshall apparaît dès lors comme un système complet, où s’articulent coordination internationale, ingénierie financière et action bancaire. En organisant les flux de capitaux, les circuits d’échange et les solidarités économiques autour des États-Unis, il contribue à structurer un espace occidental intégré. En creux, il marque aussi la fracture avec les pays d’Europe de l’Est, restés à l’écart. La reconstruction économique devient ainsi l’un des terrains où se met en place la division du monde en deux blocs.
Une reconstruction qui redessine le monde
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il ne s’agit pas seulement de reconstruire les économies. C’est tout le cadre international qui se recompose et se réorganise, des règles monétaires aux circuits d’échange, des mécanismes de financement aux réseaux bancaires.
Mais ce nouvel ordre ne se contente pas de stabiliser l’Europe occidentale. En se structurant autour du dollar, de l’aide américaine et de nouveaux mécanismes de coopération, il redessine aussi les lignes de partage qui marqueront durablement la seconde moitié du XXe siècle.
Pour aller plus loin:
Bossuat Gérard, L’Europe occidentale à l’heure américaine : le plan Marshall et l’unité européenne, 1945-1952, Paris, Complexe, 1992.
Bussière Éric, Paribas, l’Europe et le monde, 1872-1992, Paris, Fonds Paribas, 1992.
Milward Alan S., La reconstruction de l’Europe occidentale, 1945-1951, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2013.
La France et les institutions de Bretton Woods, 1944-1994, CHEFF, 1998