La conservation de titres de la Conninais en Bretagne : une décentralisation dictée par la guerre

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Vue générale du château et de la conservation de titres de la Conninais dans les années 1950 - ©Archives historiques BNP Paribas

Vue générale du château et de la conservation de titres de la Conninais dans les années 1950 - ©Archives historiques BNP Paribas

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Dans le contexte international tendu précédant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement français invite les banques « à mettre à l’abri, loin de la frontière et des centres menacés, les dossiers de titres » de leurs clients. La Banque nationale pour le Commerce et l’industrie (BNCI) fait ainsi le choix d’acquérir le 23 décembre 1938, le domaine de La Conninais, d’une superficie d’une dizaine d’hectares, situé principalement sur la commune de Taden (Côtes d’Armor), à deux kilomètres de la ville de Dinan ; soit un manoir et ses dépendances appuyés sur de solides contreforts, un jardin potager, un verger et un parc boisé. Cet ensemble marquant de l’histoire et du paysage dinannais a été l’objet de plusieurs aménagements successifs, témoignant de la constante adaptation de la banque aux profondes évolutions des opérations de la clientèle et de leur traitement. En 2001, le manoir et ses annexes sont cédés pour être divisés en appartements tandis qu’est conservé l’impressionnant édifice en granite, dont la construction a démarré en mars 1939.

Mettre à l’abri les dossiers de titres clients, une urgence pour la banque face aux tensions internationales

En 1938, l’aggravation des tensions internationales conduit la banque à rechercher activement un lieu de repli pour ses conservations de titres situées au nord de la ligne Le Havre-Belfort. Parallèlement, le directeur général Alfred Pose lance les analyses pour améliorer l’organisation des services titres attachés aux succursales, en centralisant en un site unique les manipulations manuelles des titres et coupons ainsi que leurs traitements comptables.

Après les perspectives d’achat manquées d’un immeuble à Royat puis à Cognac, le directeur de l’agence de Dinan fait part de la mise en vente du domaine de La Conninais. Eloigné des frontières et de centres industriels, proche d’une villégiature appréciée des Britanniques, bien desservi avec ses infrastructures routières et sa ligne ferroviaire récemment dotée d’une nouvelle gare, le domaine possède en outre une réserve foncière, où peuvent être édifiés des bâtiments dimensionnés pour abriter la totalité des conservations de Paris et de la province. La banque s’assure également des possibilités de recrutement sur place, commande une étude du sous-sol et sollicite l’accord de l’architecte en chef des Monuments historiques, car l’ensemble immobilier est classé ISMH (Inventaire supplémentaire des monuments historiques) depuis 1926. Enfin, les administrateurs de la banque soulignent que « l’installation de Dinan » dispense la banque d’acheter un immeuble à Paris pour désengorger le siège social du 16 boulevard des Italiens à Paris, « au moins pendant longtemps ».

Vaste salle de traitement des dossiers clients au centre de gestion des titres de La Conninais, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas
Vaste salle de traitement des dossiers clients au centre de gestion des titres de La Conninais, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas
 

La conservation : une œuvre architecturale néo-bretonne

Juste avant la signature de l’acte de vente, le projet de construction du nouveau bâtiment est confié à André Aubert (1905-1987), le jeune architecte qui remporte en 1934 le concours pour les musées d’Art moderne de l’Etat et de la Ville de Paris, le Palais de Tokyo, conçu pour l’Exposition universelle de 1937, face à 128 projets dont ceux de Tony Garnier, Le Corbusier et Robert Mallet-Stevens. André Aubert s’est aussi fait remarquer en 1932 lors du Grand Prix de Rome, dont le sujet bien particulier –le palais d’un prélat en Italie- met en exergue sa maîtrise de la composition en site montagneux et son respect des traditions architecturales régionales.

Début février 1939, le projet d’André Aubert est approuvé. Le nouveau bâtiment sera construit sur l’ancien verger et des annexes comprenant poulailler et volière, à flanc de coteau, de telle façon qu’arrivant de la ville de Dinan, le visiteur découvre en même temps sa masse émergeant de la vallée, et le vieux manoir avec ses dépendances. Le plan, avec ses trois corps de bâtiments formant un U avec cour arrière fermée, installe les services titres à la lumière du jour, une originalité qui s’inspire directement de la Conservation centrale des titres de la Banque de France à Poitiers. La BNCI ayant l’ambition de construire un centre modèle, son équipe Organisation y fait un repérage complet et sans doute Alfred Pose l’a-t-il visitée lors de son passage à la succursale de Poitiers le 8 juin 1938.

Vue des travaux du bâtiment principal de la conservation de titres de La Conninais, vers 1940-1947 – © Archives historiques BNP Paribas
Vue des travaux du bâtiment principal de la conservation de titres de La Conninais, vers 1940-1947 – © Archives historiques BNP Paribas
 

Le 21 mars 1939, le marché de gros-œuvre est signé avec l’entreprise Desplats-Lefebvre. Les travaux sont amorcés sans attendre et prévus pour une durée d’un an. Ils ne seront achevés que huit ans plus tard, après avoir surmonté les difficultés considérables liées à la déclaration de guerre puis les interruptions ordonnées par la réalisation du Mur de l’Atlantique. Avec l’envahissement de la France puis l’Occupation, le déménagement des conservations du nord et de l’est se fait malgré tout car il ne peut attendre : le manoir est aménagé en lieu de travail. Les titres sont stockés dans les tours, les différentes pièces deviennent bureaux, logements de fonction, mais aussi cantine, salle de repos, crèche, salle de détente. Les activités sociales, culturelles et sportives restent dans toutes les mémoires tant elles sont exemplaires, à l’image de ce que la Banque de France a réalisé à Poitiers. Bien avant la fin des travaux, le centre d’action sociale (CAS) de Dinan est créé.

Cet édifice massif et austère, au caractère défensif, s’ancre dans le mouvement architectural néo-breton : murs en pierre de taille de granite local, hautes toitures en ardoises des Monts d’Arrée, imposantes lucarnes à frontons courbes. Le nouvel accès taillé dans le roc, se fait par la route bordée de platanes, qui a remplacé l’ancienne avenue raide et sinueuse à l’ombre de hêtres et marronniers majestueux, et d’où part le vertigineux escalier de granite.

La Conninais : un centre administratif de référence

Dès juillet 1939, la BNCI lance la rationalisation de l’organisation interne avec les maisons Bull et Hollerith, pour équiper les différents services avec les machines à statistiques et électro-comptables les plus performantes. Au rez-de-chaussée, les deux immenses ailes de 60 mètres de long abritent chacune une salle travail et ses 14 salles de coffres où sont conservés les titres de la clientèle. Des meubles spécifiques sont créés, comme les chaises montées sur rail des vérificatrices du fichier clients ou de l’échéancier. Le site est également pourvu d’ateliers de menuiserie, de fonderie, et de mécanique afin que toute réparation soit faite sur place, sans délai et en toute sécurité. Lors de mise en place de nouvelles machines bancaires, un ingénieur loge sur place pour que la mécanisation toujours plus poussée des traitements ne soit à aucun moment entravée.

Au cœur des opérations de la conservation de titres de Dinan

Employés de la Conservation de titres de la Conninais traitant les fichiers clients, 1939 - © Archives historiques BNP Paribas

Employés de la Conservation de titres de la Conninais traitant les fichiers clients, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas

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Enfilade de salles des coffres au rez-de-chausée de la Conservation de titres de la Conninais, 1939 - © Archives historiques BNP Paribas

Enfilade de salles des coffres au rez-de-chausée de la Conservation de titres de la Conninais, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas

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Employées de la BNCI saisissant des opérations sur des machines à calculer, 1939 - © Archives historiques BNP Paribas

Employées de la BNCI saisissant des opérations sur des machines à calculer, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas

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Opératrice détachant les coupons des titres de valeurs mobilières, 1939 - © Archives historiques BNP Paribas

Opératrice détachant les coupons des titres de valeurs mobilières, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas

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Opératrice de la BNCI utilisant une machine à découper des coupons, 1939 - © Archives historiques BNP Paribas

Opératrice de la BNCI utilisant une machine à découper des coupons, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas

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Opératrice de la BNCI manipulant des titres, 1939 - © Archives historiques BNP Paribas

Opératrice de la BNCI manipulant des titres, 1939 – © Archives historiques BNP Paribas

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En 1951, la BNCI équipe ses centres administratifs de machines à cartes perforées ; c’est une étape significative pour le centre de Dinan : les effectifs passent d’environ 900 employés à 500. Puis, en 1953, les premières machines électroniques entrent en fonctionnement. Ces développements technologiques s’accompagnent de simplifications administratives et de nouvelles méthodes de travail, qui bouleversent l’organisation. Des espaces se libèrent et alors qu’un ordinateur Gamma 30 est installé en 1963, au 1er étage de l’aile droite, deux salles des coffres sont transformées en serres à métaux précieux.

Salle du service de la comptabilité mécanographique, trieuses au premier plan et machines à perforer les cartes à l’arrière plan, 1939- © Archives historiques BNP Paribas
Salle du service de la comptabilité mécanographique, trieuses au premier plan et machines à perforer les cartes à l’arrière plan, 1939- © Archives historiques BNP Paribas

 La dématérialisation des titres, en France, le 3 novembre 1984, modifie profondément le fonctionnement de la conservation de Dinan : les salles de coffres se vident progressivement des titres papier, les nombreuses et minutieuses opérations de découponnage disparaissent au profit de la saisie sur des claviers d’ordinateurs. Toutefois les fonctions de gestion comptable sont confirmées en 1990 lorsque Dinan devient le centre de comptabilité titres Dinan (CCTD). Si les effectifs décroissent régulièrement du fait des gains de productivité liés à l’informatisation, puis à la digitalisation, le site est perennisé dans son activité de support du réseau bancaire français et de certains métiers spécialisés.

Enfin, l’année 2020 marque l’arrivée du dépôt des archives historiques et de la collection d’objets de BNP Paribas, conséquence des réorganisations immobilières en région Île-de-France. Les archives investissent une partie des salles de coffres et une des ailes du bâtiment tandis que la collection d’objets va pouvoir être davantage mise en valeur grâce au concept de réserve visitable.

Collection des objets historiques de la banque disposée dans son décor mobilier ancien selon le concept de réserve visitable, au premier plan : des roues de tirage d’emprunt, 2019 – © Archives historiques BNP Paribas
Collection des objets historiques de la banque disposée dans son décor mobilier ancien selon le concept de réserve visitable, au premier plan : des roues de tirage d’emprunt, 2019 – © Archives historiques BNP Paribas

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