Paul Claudel et Paribas, une insolite correspondance

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En ce mois d’avril 1924, alors que la France adopte le plan Dawes lié au rééchelonnement de la dette allemande, Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon et futur académicien, adresse une lettre manuscrite, qui se veut amicale et chaleureuse, à Horace Finaly, directeur général de la Banque de Paris et des Pays-Bas. Il y évoque les opportunités économiques françaises au pays du Soleil levant.

Un contexte diplomatique favorable à l’industrie française

Le Japon est alors le pays d’Extrême-Orient qui se développe le plus rapidement et de manière la plus forte. En pleine expansion économique, ses besoins sont importants et le contexte est propice à l’établissement de solides relations commerciales et financières entre les deux pays.
En effet, le Japon se tourne progressivement vers de nouveaux débouchés commerciaux, dont la France, après avoir été longtemps amarré aux Etats-Unis. Depuis quelques mois, le gouvernement japonais entretient des relations détestables avec Washington à la suite du vote de l’Oriental exclusion Act par le parlement américain, qui vise à contraindre fortement l’immigration asiatique et à interdire également aux Japonais de se faire naturaliser. Cette « insulte gratuite » que mentionne Paul Claudel dans sa lettre sera le premier marqueur durable dans les relations américano-japonaise mais aussi franco-japonaise. La France profite de ce contexte particulier pour pénétrer ce marché assez fermé.

Obligation relative à l'emprunt 5% émis par le gouvernement impérial du Japon, 1907 - Archives historiques BNP Paribas
Obligation relative à l’emprunt 5% émis par le gouvernement impérial du Japon, 1907 – Archives historiques BNP Paribas

Au sortir de la guerre, les échanges franco-japonais sont pourtant largement déficitaires pour le Japon. La France importe à 90% des produits liés à la soierie dont la soie grège. En échange, elle exporte, outre des huiles, des machines motrices et des produits d’équipement. N’étant pas bien implantée commercialement au Japon, les entreprises françaises ambitionnent de prendre des parts de marché aux Etats-Unis mais aussi à la Grande-Bretagne, à la Belgique et à l’Allemagne. Pour cela, elles comptent sur l’exportation vers Tokyo, outre des vins et des produits fins, de matières tinctoriales, de machines de filature mais aussi et surtout de fer et de produits sidérurgiques.

Pour favoriser ces échanges, dès le début de l’année 1924, la France avait missionné à Tokyo Martial Merlin, gouverneur général de l’Indochine. Celui-ci a donc été en contact étroit avec Paul Claudel.

Action de 250 francs de la Société cotonnière de Saïgon, 1924 - Archives historiques BNP Paribas
Action de 250 francs de la Société cotonnière de Saïgon, 1924 – Archives historiques BNP Paribas

Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon

Nommé ambassadeur à Tokyo en janvier 1921, Paul Claudel a déjà une longue carrière de diplomate derrière lui. En poste en Chine, en Allemagne, au Brésil et au Danemark, il arrive à Tokyo en novembre 1921 avec pour mission d’améliorer les relations commerciales entre le Japon, l’Indochine française et la métropole. Il favorise donc la mission Merlin et multiplie les contacts avec les acteurs économiques et financiers français. C’est donc tout naturellement qu’il correspond avec Horace Finaly, directeur général de la Banque de Paris et des Pays-Bas. Pour ce dernier, le Japon n’est pas un pays inconnu. Dès 1907, à l’époque sous-directeur de la banque, il y est envoyé en mission exploratoire afin d’étudier la situation économique et financière locale, et de nouer les liens nécessaires à une implantation.

Horace Finaly – Archives historiques BNP Paribas
Horace Finaly (1871-1945) – Archives historiques BNP Paribas

Un document d’archives emblématique

Cette lettre du 2 avril 1924 a un double but. Tout d’abord, Paul Claudel souhaite favoriser la filière sidérurgique française au Japon, appuyée en cela par un établissement financier qui serait la banque de la rue d’Antin. En effet, il insiste sur les besoins japonais en fer et en produits finis sidérurgiques notamment aéronautiques. Face à l’hostilité contre les Américains et les Britanniques et les difficultés allemandes, il estime que la France a une opportunité pour prendre des parts de marché. La Banque de Paris et des Pays-Bas serait donc le garant des groupes sidérurgiques français cherchant à s’implanter au Japon.

Titre banque russo-chinoise, référence 4IMP6_564 – Archives historiques BNP Paribas

Il évoque aussi la situation de la Chinese Eastern, compagnie de chemins de fer chinoise, détenue par la Banque russo-asiatique, une filiale de la Banque de Paris et des Pays-Bas. Cette compagnie avait joué un rôle important quelques années auparavant lors de la contre-révolution russe de l’Amiral Koltchak. Le champ d’action de cette compagnie se trouve essentiellement en Mandchourie. La situation diplomatique dans cette région du monde en 1924 incite Claudel à alerter Horace Finaly sur l’importance stratégique de cette ligne, à la fois dans les relations avec la Chine et la jeune URSS, mais aussi dans ses relations avec le Japon en tant que monnaie d’échange pour pénétrer le marché japonais. 

Malgré son importance, cette lettre ne sera que peu suivi d’effet. Il faudra attendre près de 50 ans avant de voir la banque concrétiser cette intention par l’ouverture d’un bureau de représentation à Tokyo en 1968. Mais c’est un autre sujet !

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